Pauvres - François Cavanna

Lors de la remise des prix de l'Académie de Waremme, la jeune et talentueuse Sarah Lahaye a offert une déclamation magistrale et bouleversante de Pauvres, un texte puissant de François Cavanna.
Il me semblait intéressant de partager avec vous le texte complet.

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Sarah Lahaye, une interprétation très juste


PAUVRES

II faut regarder les choses en face. II n'est que temps.
Vous n'avez rien à foutre sur cette planète. Elle est à nous. 
A nous, les riches, les puissants, les décideurs. 
A nous qui jonglons avec les milliards, faisons tourner les usines ou les arrêtons, faisons grimper la Bourse ou la faisons chuter, à nous qui acculons trusts et États à la faillites, décidons des guerres, nous enrichissons sur les hécatombes, rasons les forêts, perçons les montagnes, éliminons les espèces vivantes, transformons les fleuves en égouts et les océans en cloaques, empoisonnons l'air, faisons et défaisons les gouvernements, achetons les royaumes... 

A nous, les seigneurs.

Jusqu'ici, on vous tolérait. Vous étiez utiles. Comme étaient utiles les chevaux, les ânes, les bœufs de labour. Les chevaux ni les ânes ne sont plus utiles. 
Vous non plus. Les bœufs ont encore leur place : nous les mangeons. Pas vous. Vous ne servez donc strictement à rien. Vous encombrez. Vous salissez. 
Vous êtes laids, tristes et cons. Vos baraquements à pauvres dégueulassent le paysage. Vous êtes vulgaires et bruyants. Vos musiques sont cacophoniques, vos danses bestiales, vos jeux imbéciles. Vos vêtements sont à chier, les slogans de vos tee-shirts à se flinguer, vos baskets puent des pieds.

Et en plus, il nous faut vous nourrir! Puisque vous ne foutez rien.

Vos prétentions sont d'un comiques à se taper le cul par terre : vous exigez d'être traités en êtres humains! Pauvres larves... 
Un être humain, ça fait trembler Hong-Kong, Singapour et Wall Street rien qu'en s'approchant d'un téléphone. 
Pouvez-vous faire trembler Wall Street du fond de votre boite en carton?

Vous vous intitulez fièrement "travailleurs". Mais vous êtes sans travail. Alors, vous ajoutez "chômeurs", ce qui suppose que vous ne l'êtes que très provisoirement, le temps que ça se tasse.

Sachez-le : ça ne se tassera jamais. Un nouvel ordre des choses se met en place, dans lequel vous n'êtes pas prévus. Le travail, c'est fini. Bien fini. Les travailleurs aussi. Le paradis terrestre est en route, mais il n'est pas pour vous.

Donc, pauvres, si vous m'en croyez, soyez réalistes. C'est votre intérêt.
N'attendez pas la grande croisade purificatrice. Aidez-nous à faire de notre belle terre un ravissant terrain de golf.

Crevez, pauvres!

François Cavanna


 

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